Le plus grand datacenter de France se construit à Petit-Landau. Sa consommation électrique serait équivalente à celle de 280 000 foyers du Haut-Rhin. L’autorité environnementale régionale s’est alarmée. Microsoft, elle, a répondu par du vide institutionnel.
Il y a des projets qui se déploient à la vue de tous, dans le bruit et la lumière des conférences de presse. Et il y a ceux qui avancent dans le dossier d’instruction, loin des regards, protégés par des clauses de confidentialité que la loi elle-même valide. Le datacenter de Microsoft à Petit-Landau, c’est les deux à la fois : officialisé en grande pompe lors du sommet Choose France de mai 2024, il s’est ensuite mué en zone grise réglementaire, là où les citoyens et les élus locaux n’ont plus vraiment le droit de poser des questions — et encore moins d’obtenir des réponses.
Dans ce village de 800 habitants à quelques kilomètres à l’est de Mulhouse, le projet prend une ampleur qui dépasse largement les frontières communales. Microsoft prévoit d’investir plus de 2 milliards d’euros pour y construire ce qui serait le plus grand datacenter de France, sur une emprise de 36 à 70 hectares — dont une large partie de terres agricoles. L’ouverture est attendue courant 2027, sous réserve d’obtention du permis de construire prévu pour le second semestre 2026.
Un appétit énergétique qui change d’échelle
La Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) a rendu son avis en mars 2026, et les chiffres donnent le vertige. Selon ses estimations, la consommation électrique annuelle du site atteindrait 1 500 GWh, soit l’équivalent de la consommation de 280 000 à 350 000 foyers — c’est-à-dire environ 80 % de l’ensemble des ménages du Haut-Rhin. En un seul site.
Pour contextualiser : toute la production hydraulique du Rhin alsacien n’y suffirait pas. Ce datacenter consommerait à lui seul plus que ce que produit l’ensemble du parc éolien du Grand Est en une année. L’Alsace, qui n’est pas particulièrement bien dotée en énergies renouvelables par rapport à sa densité industrielle, devra puiser cette électricité ailleurs.
La MRAe a également pointé un risque moins attendu : le site pourrait générer une hausse des émissions de NOx en Alsace de l’ordre de 20 %, liée aux systèmes de refroidissement et aux groupes électrogènes de secours. Ce n’est pas anodin dans une région déjà soumise à des pics de pollution atmosphérique réguliers.
Le secret des affaires comme bouclier
Face à ces enjeux, les habitants, les associations et les journalistes locaux ont tenté d’obtenir des informations concrètes auprès de Microsoft. Consommation électrique réelle, usage de l’eau du Rhin, valorisation de la chaleur produite, impact sur le trafic routier, plan précis de gestion des risques : autant de questions légitimes. La réponse de Microsoft a été, dans les faits, inexistante.
L’entreprise s’est réfugiée derrière la notion de secret des affaires, une protection légale qui, dans ce cas, empêche le public d’accéder à des données qui devraient relever de l’intérêt général. Quand Rue89 Strasbourg a soumis neuf questions précises à l’entreprise, voilà ce qu’elle a reçu en guise de réponse :
« Microsoft collabore étroitement avec les collectivités locales, les parties prenantes clés et les habitants afin de s’assurer que ses projets d’infrastructure sont menés avec le plus grand soin, dans le respect du bien-être de la communauté, de l’environnement et du développement économique local, tout en se conformant aux lois et réglementations en vigueur. »
Un communiqué vide, soigneusement rédigé pour ne rien dire. Pas de chiffres, pas d’engagement vérifiable, pas de réponse aux questions posées. Dans un État de droit qui prétend soumettre les grands projets à une concertation publique, ce niveau d’opacité mérite d’être nommé pour ce qu’il est.
150 emplois contre 70 hectares de terres agricoles
Les défenseurs du projet mettent en avant la création de 150 à 200 emplois directs. C’est réel — et on ne va pas faire la grimace devant des emplois dans une zone qui en a besoin. Mais le ratio mérite d’être posé : 70 hectares de terres agricoles sacrifiées, soit 3,5 fois la superficie du Campus Illberg à Mulhouse, une consommation électrique colossale, des émissions en hausse — pour 150 postes.
Les grandes multinationales de la tech savent construire ce type d’équation dans leur communication. On parle des emplois locaux, on montre des photos de dirigeants qui serrent des mains d’élus heureux, et la mécanique de l’attractivité fait le reste. Ce qui est moins dans le cadre, c’est le coût environnemental réel, les riverains qui n’ont pas été entendus, et les questions auxquelles personne n’a répondu.
Ce que ce projet dit de notre rapport à l’IA
Le datacenter de Petit-Landau n’est pas un cas isolé. C’est une illustration très concrète de ce que le boom de l’IA générative implique en termes d’infrastructure physique. Les modèles de langage, les agents IA, les services cloud — tout cela repose sur des datacenters qui consomment de l’électricité, de l’eau, de l’espace, et qui produisent de la chaleur et des émissions. Cette réalité-là est rarement dans les démonstrations de ChatGPT ou dans les keynotes de Google.
En Alsace, elle prend une forme très tangible : des terres agricoles qui disparaissent, une facture énergétique qui alourdira le réseau régional, et un accord institutionnel passé au nom du développement économique sans que les citoyens aient réellement pu peser dans la balance.
On peut être favorable au progrès technologique et trouver, en même temps, que ce type de projet mérite un niveau de transparence nettement supérieur. Ce n’est pas une position anti-IA. C’est une exigence démocratique élémentaire : quand un projet de cette ampleur s’installe sur votre territoire, vous avez le droit de savoir ce qu’il consomme, ce qu’il émet, et ce qu’il risque.
Microsoft vaut 3 000 milliards de dollars. Elle peut se permettre de répondre à neuf questions.
Sources
- En Alsace, le data center de Microsoft risque de consommer autant que 350 000 foyers — Rue89 Strasbourg
- Le secret des affaires privera le public d’informations sur son impact énergétique — Alterpresse68
- L’ogre énergétique subit un revers de l’Autorité régionale de l’environnement — Alterpresse68
- 3,5 fois le Campus Illberg en terres agricoles sacrifiées — CSTE68
- La folle consommation électrique du data center Microsoft en Alsace — Tchapp Alsace

