20 heures, vallée du Marcadau
Mardi 21 juillet 2026, sur les hauteurs de Cauterets. Julien Vignasse, agent du Parc national des Pyrénées, rentre de sa journée de travail quand il croise deux jeunes femmes de dix-huit ou dix-neuf ans. Elles sont épuisées, inquiètes, et lui posent une question qui n’a aucun sens à cet endroit précis : où se trouve le lac d’Estom ?
Réponse : à trois vallées de là.
Les deux randonneuses tendent leur téléphone. L’agent découvre une carte d’itinéraire produite par ChatGPT, sur laquelle le lac d’Estom et le refuge Wallon-Marcadau ont été placés dans une vallée qui n’est pas la leur. Son verdict, livré depuis dans une courte vidéo devenue virale, tient en une phrase : « Il n’y a rien qui va dans cette carte. »
Il refait l’itinéraire sur place, à la baisse : les deux jeunes femmes sont novices et marchent en baskets de running. Personne n’est blessé. L’histoire s’arrête là — et c’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être racontée.
Le scénario qui n’a pas eu lieu
Julien Vignasse formule lui-même l’hypothèse qui glace : imaginons que l’une des deux se torde la cheville. Elle appelle les secours. Elle donne sa position telle qu’elle la croit — « au lac d’Estom ». Les sauveteurs partent la chercher à des kilomètres du point réel, dans une autre vallée, avec la nuit qui tombe.
Sébastien Abadie, qui dirige l’unité CRS de Gavarnie, dit n’avoir pas encore reçu d’appel de secours provoqué par une carte générée par IA. Il ajoute qu’il s’y attend.
L’agent du Parc, lui, ne découvre pas le phénomène. Il croise régulièrement des randonneurs égarés par de fausses cartes. La différence, dans la plupart des cas, c’est que l’erreur saute aux yeux assez vite pour qu’on fasse demi-tour.
Pourquoi une IA « invente » un lac
Il faut le dire sans détour, parce que c’est le cœur du sujet : ChatGPT n’a pas menti. Il a fait exactement ce pour quoi il est construit.
Un grand modèle de langage produit la suite de mots la plus vraisemblable. Il ne consulte pas une base de données géographiques, il ne mesure pas une distance, il ne vérifie pas une altitude. Interrogé sur un itinéraire pyrénéen, il assemble des toponymes qu’il a effectivement rencontrés — Estom, Marcadau, Wallon, Cauterets sont des noms réels — et les agence dans une structure qui ressemble à un topo-guide. Le résultat est syntaxiquement parfait, stylistiquement crédible, et géographiquement faux.
La montagne pyrénéenne est d’ailleurs un terrain particulièrement favorable à ce type d’erreur : une densité extrême de lacs, de refuges et de cols aux noms proches, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres. Rien ne signale au modèle qu’il vient de déplacer un lac de trois vallées. Rien, dans sa sortie, ne signale non plus à l’utilisateur qu’il vient de recevoir une fiction.
C’est là que se joue l’affaire. Le problème n’est pas la vraisemblance de la réponse. C’est l’absence totale de marqueur d’incertitude dans une interface conversationnelle qui répond du même ton assuré à « écris-moi un poème » et à « donne-moi un itinéraire en haute montagne ».
Ce que ça nous dit, ici aussi
On serait tenté, en Alsace, de considérer que le sujet est lointain. Les Vosges ne sont pas les Pyrénées : altitudes modestes, massif dense en villages, réseau balisé par le Club Vosgien depuis plus d’un siècle et demi. Le rectangle rouge du GR 5 ne s’hallucine pas.
Sauf que le brouillard du Hohneck, les névés tardifs du Frankenthal ou une descente mal engagée sur le Rothenbachkopf ont déjà mobilisé des secours pour des randonneurs qui avaient, eux aussi, « juste suivi le téléphone ». Le risque n’est pas proportionnel à l’altitude. Il est proportionnel à l’écart entre ce que l’on croit savoir et ce qui est vrai — et c’est exactement cet écart que les IA génératives creusent le plus efficacement.
Le glissement d’usage est le vrai sujet. Une génération entière apprend à poser à un assistant conversationnel des questions qu’elle posait hier à un moteur de recherche, à une carte IGN, à un office de tourisme ou à un gardien de refuge. Le gain de confort est réel. La perte, c’est la traçabilité : une réponse de ChatGPT n’a pas de source, pas de date de mise à jour, pas d’auteur à qui demander des comptes.
La bonne façon de s’en servir
Rien de tout cela ne plaide pour bannir l’IA de la préparation d’une sortie. Elle est utile — à condition de lui confier ce qu’elle sait faire.
- Ce qu’elle fait bien : expliquer une cotation, aider à composer une liste de matériel, résumer un topo que vous lui fournissez, traduire un bulletin météo, préparer les questions à poser en office de tourisme.
- Ce qu’elle ne doit jamais produire seule : une carte, un tracé, une distance, un dénivelé, un temps de marche, une position.
- Ce qui fait foi : la carte IGN au 1/25 000 (papier ou via Géoportail), une trace GPX vérifiée sur une application de randonnée sérieuse, les panneaux de balisage sur le terrain, et l’avis d’un humain qui connaît le massif.
Julien Vignasse, lui, donne le conseil le plus simple et le plus démodé qui soit : passer par l’office de tourisme, et choisir une course adaptée à son niveau.
En 2026, c’est peut-être ça, la vraie compétence numérique — savoir à quel moment refermer l’assistant.
Sources
- ICI Béarn Bigorre (France Bleu), entretien avec Julien Vignasse — l’info d’ici
- Franceinfo, « Il secourt deux randonneuses perdues à cause d’une carte créée sur ChatGPT »
- CNews, 26 juillet 2026
- Clubic, 27 juillet 2026 — article
Article publié sur alsace.ai — observatoire régional de l’intelligence artificielle.
