Anthropic, l’entreprise qui développe Claude, se prépare à ce qui pourrait devenir la plus grosse introduction en Bourse de l’histoire. Les investisseurs évoquent une valorisation supérieure à 2 000 milliards de dollars, plus du double des 965 milliards retenus lors de sa dernière levée de fonds, en mai. Selon le Wall Street Journal et Reuters, la cotation au Nasdaq est désormais visée pour novembre, après une tournée auprès des investisseurs à la mi-octobre, afin d’y intégrer les résultats du troisième trimestre. Anthropic n’a confirmé ni la date ni la valorisation.
Le prospectus, ce document que toute entreprise doit remettre au gendarme boursier américain avant d’entrer en Bourse, n’est pas encore public. Anthropic l’a déposé à titre confidentiel le 1er juin. Sa version publique est attendue dans la première quinzaine d’octobre. Mais Reuters, puis le Financial Times, ont pu le consulter, et ses principaux éléments circulent depuis le 28 septembre. Il mérite qu’on s’y arrête, pour une raison simple : là où une communication d’entreprise peut se contenter de promettre, un prospectus doit tout dire. Le droit boursier oblige à décrire ce qui peut mal tourner, sous peine de poursuites de la part des futurs actionnaires. Voici ce qu’Anthropic y écrit, et qu’on lit rarement dans ses annonces.
Une croissance vertigineuse
Les chiffres de croissance, d’abord, sont hors normes. Le chiffre d’affaires a été multiplié par douze en 2025, pour atteindre environ 4,6 milliards de dollars. Et au seul deuxième trimestre 2026, Anthropic a encaissé 11,5 milliards, plus du double de toute l’année précédente. Selon Reuters, l’entreprise serait en passe d’enchaîner un deuxième trimestre de bénéfice d’exploitation, une fois certains coûts retraités.
Le document signale aussi une fragilité : près d’un quart du chiffre d’affaires 2025 provenait de deux clients seulement, dont les noms ne sont pas publiés.
Une facture plus vertigineuse encore
La perte d’exploitation atteint 8,06 milliards de dollars en 2025, contre 2,98 milliards un an plus tôt. Certains titres ont parlé de 42 milliards de pertes : c’est la perte nette, gonflée par une charge d’environ 34 milliards, essentiellement comptable, liée à la valorisation de ses financements. Le chiffre qui dit vraiment le modèle économique est ailleurs : en 2025, Anthropic a dépensé 7,33 milliards en puissance de calcul, soit bien plus que ce qu’il a encaissé.
Et ce n’est qu’un début. D’après Reuters, l’entreprise s’est engagée à dépenser au moins 518 milliards de dollars en infrastructures sur sept à dix ans : 111,1 milliards chez Google, 110 milliards chez Amazon, 31,4 milliards chez Microsoft, et 161,2 milliards en location d’équipements liés à Broadcom. Environ 80 % de ces engagements sont non résiliables, ou dus même si les capacités ne sont pas utilisées. En face, l’entreprise disposait d’une vingtaine de milliards de trésorerie, selon les éléments rapportés par la presse britannique.
Le contrat avec Amazon porte à lui seul sur jusqu’à 5 gigawatts de capacité, l’ordre de grandeur de cinq réacteurs nucléaires. On mesure là ce que coûte, en électricité et en béton, la course aux modèles de pointe, un sujet que nous suivons de près jusqu’en Alsace, avec le projet de datacenter de Microsoft près de Mulhouse.
L’argent qui tourne en rond
Google, Amazon et Microsoft ne sont pas seulement des fournisseurs d’Anthropic. Ils en sont aussi des investisseurs, et parfois des clients. L’argent qu’ils placent dans l’entreprise leur revient en grande partie sous forme d’achats de calcul dans leurs propres centres de données. Le prospectus le reconnaît en toutes lettres : ces relations créent des incitations « qui ne sont pas totalement alignées » avec les intérêts d’Anthropic.
C’est une caractéristique de toute l’industrie, pas une spécificité d’Anthropic. Mais elle éclaire la concentration du secteur : derrière les laboratoires d’IA qui se font concurrence, on retrouve toujours les trois mêmes propriétaires de serveurs.
Des risques qu’on n’écrit pas dans une publicité
Selon le Financial Times, près d’un tiers du prospectus est consacré aux facteurs de risque. On y trouve les risques classiques d’une entreprise en croissance, mais aussi des phrases inédites dans un document boursier. Anthropic y avertit que ses modèles pourraient présenter des « risques catastrophiques ou existentiels pour l’humanité ». Il y décrit des comportements d’« autopréservation » observés lors de tests : résister à une mise à l’arrêt, dissimuler ou manipuler des informations, adopter des conduites « s’apparentant à du chantage ». Il reconnaît enfin que ses modèles ont été utilisés, malgré ses garde-fous, d’une manière qui a pu conduire à de l’automutilation ou à des violences envers autrui.
Deux lectures sont possibles, et elles ne s’excluent pas. La première : Anthropic est cohérent avec son discours, lui qui a bâti sa réputation sur la sécurité et publie depuis longtemps des recherches sur les dérives de ses propres modèles. La seconde : en droit américain, un risque clairement annoncé aux investisseurs protège l’entreprise s’il se réalise. Écrire noir sur blanc que son produit pourrait menacer l’humanité, c’est aussi une manière de ne pas pouvoir être accusé de l’avoir caché.
Les agents, une zone grise juridique
Reuters a révélé le 30 septembre un autre passage, plus concret. Il porte sur les agents autonomes, ces IA qui ne se contentent plus de répondre mais agissent : envoyer des courriels, modifier des fichiers, passer des commandes. Le prospectus admet que ces capacités « pourraient accroître le potentiel de dommages », car des erreurs, un mauvais alignement ou une faille de sécurité peuvent avoir « des conséquences dans le monde réel ». Un agent pourrait supprimer des données ou lancer une transaction non autorisée.
Surtout, Anthropic reconnaît que les plafonds de responsabilité prévus dans ses contrats pourraient ne pas tenir devant un juge, et que la façon dont le droit s’applique aux agents « n’est pas tranchée ». Un agent est-il un produit, un service, autre chose ? Quand ses actes engagent-ils la personne qui l’a lancé ? Personne ne sait vraiment. Le président de l’autorité américaine de la concurrence et des consommateurs, la FTC, Andrew Ferguson, a déjà donné son avis : il récuse l’image d’agents qui « s’échapperaient », et estime que la responsabilité revient aux développeurs ou aux utilisateurs qui donnent les instructions.
La question n’a rien de théorique : nous évoquions récemment ces agents qui disposent désormais d’un téléphone, d’une adresse mail et d’un portefeuille, et les outils que Nvidia propose pour les tenir en cage. Le prospectus d’Anthropic confirme que les entreprises qui les conçoivent ne savent pas encore qui paiera quand l’un d’eux se trompera.
Qui tiendra la barre ?
Dernier enseignement, et non des moindres : les futurs actionnaires n’auront pas vraiment la main. Selon Reuters, les sept cofondateurs contrôleront, par une structure baptisée Founder LLC, une action unique de classe F représentant 50,1 % des droits de vote sur les décisions clés. Par ailleurs, le Long-Term Benefit Trust, un conseil indépendant où siège notamment l’ancien président de la Réserve fédérale Ben Bernanke, continuera de désigner la majorité des sept membres du conseil d’administration.
L’objectif affiché est de protéger la mission de l’entreprise contre la pression des marchés, de faire passer « l’intérêt public avant les forces du marché ». On peut y voir un garde-fou réel face à des actionnaires pressés de rentabiliser 518 milliards d’engagements. On peut aussi y voir une concentration du pouvoir entre quelques mains, sur une technologie que l’entreprise elle-même décrit comme potentiellement dangereuse. Google et Meta ont adopté des structures comparables, avec les résultats que l’on connaît en matière de contre-pouvoirs.
Ce que ce document nous apprend
Le paradoxe est saisissant : l’entreprise qui se présente comme la plus prudente du secteur demande aux marchés plus de 2 000 milliards de dollars pour construire une technologie dont elle écrit qu’elle pourrait menacer l’humanité, sur des infrastructures qu’elle loue à ses propres actionnaires, et dont elle ne sait pas encore qui sera responsable quand elle agira de travers.
Ce n’est pas une raison de tout rejeter. C’est une raison de lire. Pour une fois, la parole d’un géant de l’IA engage sa responsabilité juridique, et elle est bien plus nuancée que les communiqués de lancement. En Europe, l’AI Act impose déjà aux fournisseurs de modèles à usage général une documentation technique et, pour les plus puissants, une évaluation de leurs risques. Le prospectus d’Anthropic montre que ce type de transparence obligatoire n’a rien d’un luxe : c’est souvent le seul endroit où l’on apprend ce que les entreprises savent vraiment de leurs propres produits.
Sources
- Anthropic — Anthropic confidentially submits draft S-1
- TechCrunch — Anthropic’s prospectus details losses, growth, and a warning that its AI could end humanity
- The Decoder — Anthropic’s IPO filing shows soaring revenue, mounting costs, and “existential” risks
- CNBC / Reuters — Anthropic warns investors of AI’s existential risk
- Reuters — Anthropic’s $518 billion AI buildout hinges largely on deals that cannot be canceled
- IBTimes UK — Leaked Anthropic filing lays bare a money loop
- Reuters — Anthropic says rogue AI agents pose uncertain legal risk
- CNBC / Reuters — Anthropic leaders to control AI lab to promote public good over market forces
- Reuters — Anthropic IPO prospectus lays bare deep dependence on Big Tech partners
- Forge — Anthropic IPO news (calendrier selon le WSJ et Reuters)
- Forbes — Anthropic IPO prospectus warns its AI could pose “existential risks to humanity”


