Il faut reconnaître une chose à Emmanuel Macron : il a le sens de la formule. Mardi 22 septembre, à la tribune des Nations unies, le président français a appelé tous les États « attachés à leur indépendance » à bâtir ensemble une intelligence artificielle de pointe ouverte — téléchargeable, modifiable, à la disposition de tous — en « mutualisant » infrastructures et financements. Une « coalition des indépendants », pour ne plus dépendre de fournisseurs américains ou chinois capables, dit-il, de couper l’accès du jour au lendemain. Sur le papier, c’est exactement ce que nous défendons ici depuis des mois. Alors pourquoi ce léger soupir en lisant la dépêche ?
Le diagnostic est juste
Commençons par ce qui ne se discute pas. En juin, Washington a débranché Claude Fable 5 pendant deux semaines par une simple décision administrative, et les utilisateurs non américains ont été servis en dernier. La semaine dernière, Christine Lagarde décrivait une Europe qui importe son IA et s’expose à un « levier de négociation » inédit. Le même jour que Macron, Donald Trump rejetait à la même tribune « tout projet globaliste » de régulation, pendant que le Premier ministre britannique proposait des standards de sécurité au G20. Le monde de l’IA se fragmente en blocs, et l’Europe n’en dirige aucun. Vouloir un modèle ouvert, financé en commun, hébergé chez nous, n’a rien d’utopique dans le principe. C’est même la seule réponse sérieuse.
Le problème n’est donc pas l’idée. C’est le dossier de ceux qui la portent.
Ce que sont devenues les annonces précédentes
Février 2025, sommet de Paris : le même président annonce 109 milliards d’euros d’investissements privés dans l’IA en France. Regardons la composition : 50 milliards viennent des Émirats arabes unis, 20 du fonds canadien Brookfield, 6 d’Amazon. L’indépendance financée par des capitaux du Golfe, du Canada et de Seattle — c’est une lecture possible de la souveraineté, mais pas la plus évidente.
Même mois, Bruxelles lance InvestAI et ses « gigafactories » : jusqu’à sept centres de calcul géants, 100 000 processeurs chacun, 20 milliards d’euros de fonds public. Où en est-on, dix-neuf mois plus tard ? L’appel d’offres formel a été ouvert le 30 juillet 2026, il se clôt le 12 novembre, les lauréats seront désignés début 2027 et les premiers sites doivent tourner vers la mi-2028. Entre-temps, OpenAI et Anthropic auront sorti une demi-douzaine de générations de modèles. Ce n’est pas de la mauvaise volonté : c’est le rythme de l’Europe, et il ne se décrète pas depuis une tribune.
Et puis il y a Gaia-X, le précédent que personne n’aime citer. Lancé en 2020 pour bâtir le cloud souverain européen, le projet s’est transformé en organisme de normes ; l’un de ses membres fondateurs, le français Scaleway, en est parti en claquant la porte, et la part des fournisseurs européens sur leur propre marché stagne autour de 15 %. Mutualiser les infrastructures : on a déjà essayé.
Qui paie, qui décide, qui héberge ?
Ce sont les trois questions auxquelles le discours de mardi ne répond pas — et ce sont précisément celles sur lesquelles l’Europe se déchire d’habitude. Un modèle de pointe se compte aujourd’hui en centaines de millions d’euros de calcul par génération, à renouveler tous les six mois. Qui met la moitié ? Où sont les serveurs : à Paris, à Francfort, à Amsterdam ? Quelle langue, quelles données, quelles règles d’usage, quel droit applicable quand un ministère hongrois veut s’en servir pour trier des dossiers ? Chaque question est un sommet à organiser.
Il y a pourtant une ironie dans ce discours. La France possède déjà l’acteur qui fait à peu près ce que Macron décrit : Mistral AI a levé 3 milliards d’euros le 8 septembre — la plus grosse levée jamais réalisée par une entreprise technologique européenne — et signé dans la foulée avec Airbus, BMW et ASML, avec un centre de données en France. Ses modèles sont, pour partie, ouverts. Que propose la « coalition des indépendants » que Mistral ne fasse pas déjà, avec de l’argent privé et sans attendre un accord à vingt-sept ? On aimerait que la question soit posée.
Gardons toutefois la mesure des choses : 3 milliards, c’est un record européen et une goutte d’eau à l’échelle de la course. En mars, OpenAI a bouclé un tour de table de 122 milliards de dollars ; en mai, Anthropic a levé 65 milliards et se valorise près de 1 000 milliards. Côté chinois, DeepSeek, Moonshot ou Alibaba s’appuient sur des conglomérats et sur l’État. Mistral joue dans la même cour avec quarante fois moins d’argent que le premier de la classe. C’est précisément là que l’idée de Macron aurait un sens — mutualiser, parce que seul, aucun Européen ne suivra le rythme — et c’est aussi ce qui rend son silence sur le financement si gênant.
On y croit moyen. On aimerait avoir tort.
L’Europe sait construire en commun quand elle s’y met : Airbus existe, Galileo vole, et le CERN reste le plus grand laboratoire de physique du monde. Mais ces réussites ont mis des décennies à naître, dans des secteurs où le temps long est un allié. L’IA de pointe se joue en trimestres. C’est la différence qui rend ce discours si sympathique et si peu convaincant à la fois : il décrit exactement ce qu’il faudrait faire, à la vitesse à laquelle l’Europe ne sait pas le faire.
Alors, réalisable ? Techniquement, oui — Mistral et les laboratoires chinois à poids ouverts prouvent chaque mois qu’on peut approcher la frontière sans être OpenAI. Politiquement, cela suppose que des États qui n’arrivent pas à s’entendre sur un brevet unifié se mettent d’accord, vite, sur qui paie et qui commande. Nous serions les premiers à applaudir. D’ici là, pour une entreprise d’Alsace, la souveraineté reste une affaire pratique : un modèle ouvert qui tourne sur ses propres machines vaut mieux qu’une coalition annoncée à New York.
La rédaction d’Alsace·AI
Sources
- Boursorama / AFP — Le Royaume-Uni veut faire avancer la supervision de l’IA au G20, Trump résiste (23 sept. 2026)
- France 24 — Ce qu’il faut retenir du discours d’Emmanuel Macron à l’ONU
- franceinfo — D’où viennent les 109 milliards d’euros annoncés au sommet de Paris ?
- EuroHPC — Lancement de l’appel d’offres AI Gigafactories (30 juillet 2026)
- Contexte — Gaia-X, ou les illusions perdues d’un cloud européen
- TechCrunch — Mistral lève 3 milliards d’euros (8 sept. 2026)


