Derrière chaque réponse polie d’un assistant d’IA, il y a des gens. Des centaines de milliers de personnes qui, depuis leur cuisine ou leur chambre, notent des réponses, corrigent des textes, classent des images. Scale AI, l’une des entreprises qui organisent ce travail, affirme que sa plateforme Outlier réunit plus de 900 000 travailleurs « indépendants ». Le 27 octobre, l’association autrichienne noyb, fondée par Max Schrems, a déposé cinq plaintes contre elle en Europe, dont une en France auprès de la CNIL. Le reproche tient en un mot : surveillance.
Ce que noyb reproche à Outlier
Les plaintes ont été déposées avec trois partenaires : l’association française Intérêt à Agir, le groupe de recherche DiPLab et Reversing.Works. Elles visent la France, l’Italie, les Pays-Bas et l’Autriche (deux plaintes pour ce dernier pays). Deux griefs principaux.
Le premier concerne les traceurs. Selon l’analyse technique de noyb, dès qu’un travailleur se connecte à Outlier, des outils de TikTok, LinkedIn, Facebook, Sprig (une plateforme d’enquêtes) et Datadog (analyse de données) se chargent sur son appareil. Toutes les quelques secondes, ils transmettraient à ces tiers l’adresse IP, des identifiants uniques et la page consultée. Pour les travailleurs français, l’association dit avoir compté 18 traceurs tiers. Ces données pourraient, toujours selon noyb, servir au ciblage publicitaire et au profilage. Lisa Steinfeld Leiser, juriste de l’association, résume : « Pourquoi LinkedIn ou Facebook devraient-ils savoir sur quelles tâches vous travaillez ? »
Le second grief porte sur la vérification d’identité. Pour travailler, il faut passer, à plusieurs reprises, par le prestataire américain Persona : filmer son visage et envoyer une pièce d’identité. Scale AI justifie ce contrôle par la lutte contre l’usurpation d’identité et la vérification des compétences. noyb le juge disproportionné, d’autant que Persona pourrait aussi collecter, d’après la plainte, des informations sur l’appareil, la géolocalisation, l’adresse postale et des données de crédit.
S’ajoute un troisième point, plus procédural mais révélateur : quatre travailleurs ont demandé à Scale AI une copie de leurs données entre décembre 2025 et mai 2026. Ils n’auraient jamais reçu de réponse. noyb demande aux autorités d’enquêter et, le cas échéant, d’infliger une amende.
Ce que répond Scale AI
Interrogée par le média américain The Record, l’entreprise qualifie les accusations d’infondées et d’inexactes. Un porte-parole explique que l’enregistrement de l’activité à l’écran et de la durée des tâches ne se fait qu’avec l’accord du contributeur, que la vérification d’identité sert à prévenir la fraude et à respecter le droit européen, que chacun peut demander la suppression de ses données, et que Scale AI ne vend pas les données personnelles de ses contributeurs ni ne les utilise pour entraîner les modèles de ses clients. Auprès de Clubic, la même ligne : les pratiques d’Outlier sont communiquées aux contributeurs, qui y consentent.
Il faut donc le dire clairement : à ce stade, ce sont des allégations. Ni la CNIL ni ses homologues n’ont tranché, et l’instruction d’une plainte de ce type prend en général des mois, parfois des années. noyb a d’ailleurs corrigé son propre communiqué le 29 octobre, en retirant une affirmation sur une fuite de données chez Persona. Signe que le dossier mérite d’être lu avec prudence des deux côtés.
Ce que le RGPD impose, employeur ou plateforme
Le cœur juridique de l’affaire tient à trois principes du règlement européen. D’abord, tout traitement de données doit reposer sur une base légale ; pour des traceurs publicitaires, c’est en pratique le consentement, libre et éclairé, ce que noyb conteste ici. Ensuite, la minimisation : on ne collecte que ce qui est nécessaire à la finalité annoncée. Enfin, les données biométriques servant à identifier une personne font partie des données dites sensibles, dont le traitement est interdit par défaut, sauf exceptions strictement encadrées. À quoi s’ajoute le droit d’accès : toute personne peut obtenir une copie de ses données, en principe sous un mois.
Ces règles valent pour un employeur comme pour une plateforme qui fait travailler des indépendants. C’est précisément là que le statut compte. Un salarié bénéficie en France d’un cadre de surveillance au travail balisé depuis longtemps ; un auto-entrepreneur qui clique sur des conditions générales, beaucoup moins. L’Union européenne a pris la mesure du problème avec la directive de 2024 sur le travail de plateforme, qui encadre la gestion algorithmique et doit être transposée par les États membres d’ici le 2 décembre 2026. Le calendrier tombe à point nommé.
Les petites mains qu’on ne voit pas
Ce qui interroge, au fond, c’est l’asymétrie. Les clients d’Outlier s’appellent Meta, OpenAI, Google ; Meta détient d’ailleurs près de la moitié de Scale AI. Les modèles qu’ils vendent sont présentés comme des prouesses d’ingénierie. Mais l’étape la plus humaine de leur fabrication, celle où quelqu’un juge si une réponse est bonne ou mauvaise, est confiée à une foule d’indépendants payés à la tâche, sans protection sociale, et, si noyb a raison, observés de près. Selon le Conseil de l’UE, plus de 40 millions de personnes travaillent via des plateformes numériques en Europe. Les annotateurs d’IA en sont la frange la plus invisible.
On peut y voir une simple affaire de cookies mal paramétrés. On peut aussi y voir autre chose : la question de savoir si l’industrie de l’IA accepte, pour ses propres travailleurs, les règles qu’elle demande à tout le monde de respecter sur ses données. La CNIL dira le droit. Le reste, c’est à nous de le regarder.
Sources
- noyb — La plateforme d’entraînement d’IA Outlier surveille illégalement les travailleurs de plateforme européens (27 octobre 2026, mis à jour le 29)
- The Record — European digital rights nonprofit noyb sues Scale AI for ‘invasive’ worker surveillance (28 octobre 2026), avec la réponse de Scale AI
- Clubic — L’américain Scale AI est accusé de surveiller les contractuels français (28 octobre 2026)
- AFP via Boursorama — Cinq plaintes en Europe contre Scale AI pour collecte de données de travailleurs de l’IA (27 octobre 2026)
- Lexgo — Nouvelle directive européenne sur le travail fourni par l’intermédiaire d’une plateforme numérique

