La promesse tient en une phrase : « il le fait pour vous ». Muse, l’agent de Meta lancé le 8 septembre aux États-Unis, Dots, celui d’OpenAI présenté le 29 septembre, ou encore Instinct, la jeune pousse qui vient de lever un milliard de dollars, réservent, achètent et remplissent des formulaires à la place de leur utilisateur. Six semaines plus tard, la réalité est moins fluide. Amazon, les grandes banques américaines, Yelp ou les compagnies aériennes refusent de plus en plus ces visiteurs d’un nouveau genre, et des utilisateurs racontent des tâches qui échouent à mi-chemin. Le web ouvert, celui où n’importe quel navigateur pouvait entrer, est en train de se doter de portiers.
Qui ferme, et ce qu’ils disent
Amazon a ouvert le bal. Depuis le 20 septembre, douze jours après le lancement de Muse, les clients qui passent par l’agent de Meta tombent sur un message : l’accès d’un « agent IA non autorisé » viole les conditions d’utilisation du site. Amazon reproche à Meta de ne pas l’avoir prévenu et de laisser son agent naviguer sans dire qu’il est une IA ; Meta répond que Muse ne voit ni les mots de passe ni les moyens de paiement, et qu’empêcher un agent, c’est empêcher le client qui l’a envoyé. Le fichier qui indique aux robots ce qu’ils ont le droit de visiter sur amazon.com interdit d’ailleurs tout le site aux agents d’OpenAI, d’Anthropic, de Perplexity, de Google, de Meta, de xAI et de Mistral. Ce fichier n’est qu’une consigne : un agent qui pilote un navigateur sans s’annoncer passe outre, et c’est précisément ce qu’Amazon reproche à Muse.
Les banques ont suivi, avec des mots plus durs. « Nous n’allons pas laisser n’importe quel agent extérieur entrer dans l’entreprise, c’est trop risqué pour les clients et pour JPMorgan », a déclaré son patron, Jamie Dimon, le 13 octobre, lors de la présentation de ses résultats. La banque accepte qu’un service consulte les soldes, mais pas qu’un agent envoie de l’argent ou paie une facture avec les identifiants du client. Chez Charles Schwab, le patron Rick Wurster a été plus concret encore sur Bloomberg TV, le 16 octobre : « Nous ne voulons pas que quelqu’un donne son mot de passe à Muse et le laisse agir à sa place. Nous ne pouvons pas le contrôler, le client non plus, quelque chose peut mal tourner, et qui sera responsable ? » Il reçoit chaque semaine un relevé des tentatives bloquées : entre dix et vingt pour les grands agents, selon ses propres mots.
Ailleurs, on ferme plus discrètement. Delta assure n’avoir aucun partenariat permettant à un agent tiers de réserver un vol, et dit agir contre les « activités automatisées non autorisées ». United s’en tient à ses conditions d’utilisation, qui interdisent « tout robot ». Yelp, lui, refuse le trafic non humain, sauf pour les agents qui paient sa licence de données.
La sécurité, et aussi l’argent
Les inquiétudes des banques sont légitimes : confier ses identifiants à un logiciel qui agit seul, c’est un risque réel, et la question de la responsabilité en cas d’erreur n’est réglée nulle part. Mais la sécurité n’explique pas tout. Le cas de Yelp montre que la porte peut s’ouvrir contre paiement. Cloudflare, qui protège une large part des sites du web, bloque depuis le 15 septembre, par défaut, les agents sur les pages financées par la publicité de ses nouveaux clients, avec une justification limpide : une publicité suppose qu’un humain la voie, et un agent lit la page sans regarder la réclame. Et Schwab, qui ferme la porte aux agents des autres, met en avant son propre assistant, Charley, et prépare un accès en lecture seule pour les IA extérieures, sans transfert d’argent.
Le schéma se dessine : chez moi, mon agent ; chez les autres, les conditions que je fixe. Ce n’est plus seulement une question de sécurité, c’est une question de contrôle de la relation avec le client.
Un premier arbitrage en faveur de l’utilisateur
La justice américaine a déjà eu à trancher un premier épisode. En novembre 2025, Amazon avait attaqué Perplexity pour son navigateur-agent Comet, et obtenu en mars une injonction pour le bloquer. Le 4 août, la cour d’appel fédérale de San Francisco l’a annulée, avec une formule qui fera date : « c’est l’utilisateur qui accède » aux ordinateurs d’Amazon, pas l’agent. Interdire Comet, ont estimé les juges, aurait limité le choix des consommateurs et freiné une technologie naissante. Le 10 septembre, la cour a refusé de réexaminer l’affaire. Le fond du dossier reste à juger, et la décision ne vaut que pour ce litige, mais elle pose la bonne question : un agent, est-ce un intrus, ou le prolongement de son utilisateur ?
Et chez nous ?
Pour l’instant, la bataille est américaine : Muse n’est pas disponible en France, et Dots exclut l’Europe. Mais elle arrivera. L’Autorité de la concurrence l’a anticipée dans un avis publié le 17 juillet : les agents représentent moins de 5 % des visites des sites marchands français, une part qui pourrait approcher 25 % d’ici 2030, et OpenAI, Google et Anthropic pèsent déjà plus de 84 % du secteur. Sa recommandation : des protocoles ouverts, interopérables et si possible open source, pour qu’aucun acteur dominant ne fixe seul les règles d’accès.
C’est exactement là que tout se joue. Les standards se multiplient : celui de Visa pour reconnaître un agent légitime, celui de Google pour le commerce, et le tout nouveau Personal Agent Protocol de Meta et Sierra, dont une première version est annoncée pour fin octobre, avec Walmart, Shopify et Stripe, mais sans Amazon. Chacun propose sa manière pour l’agent de montrer patte blanche. Reste à savoir si l’on aboutira à une règle commune, ou à une mosaïque de péages où chaque plateforme décide quel assistant a le droit d’entrer.
Ce que cela implique
Le débat n’oppose pas les agents aux sites. Il oppose deux idées du web : un espace où l’on entre avec l’outil de son choix, ou un ensemble de propriétés privées où chaque propriétaire choisit ses visiteurs, et parfois les fait payer. Les grandes plateformes ferment pour garder la main sur leurs clients ; les géants de l’IA, eux, voudraient que leur agent devienne la porte d’entrée unique de nos achats. Entre les deux, ni l’utilisateur ni le petit commerçant n’ont encore voix au chapitre.
Pour une PME, la question mérite d’être posée dès maintenant, avant que la vague n’arrive : faut-il accueillir les agents, comme WiziShop qui leur ouvre les boutiques de ses clients, les filtrer, ou les ignorer ? Il n’y a pas de bonne réponse unique, mais il y a une mauvaise : laisser d’autres décider à sa place. Nous écrivions il y a quinze jours que les géants commencent par nous habituer à leurs agents avant de présenter la facture. Les portiers qui se mettent en place ressemblent fort au début de cette facture.
Sources
- The Verge — Websites are blocking AI agents (17 octobre 2026)
- TechCrunch — The next hurdle for AI agents: getting websites to let them in (6 octobre 2026)
- Retail Gazette — Amazon blocks Meta’s new AI shopping agent from its website
- Fortune — Jamie Dimon et les agents IA (15 octobre 2026)
- Gizmodo — After Muse launch, U.S. banks are saying no to AI agents moving money (16 octobre 2026)
- The Next Web — Schwab blocks AI agents (16 octobre 2026)
- Cloudflare — Robots d’indexation, d’entraînement et agents (15 septembre 2026)
- Courthouse News — La cour d’appel lève le blocage de Comet (Amazon contre Perplexity)
- Autorité de la concurrence — Avis 26-A-05 sur les agents d’IA (17 juillet 2026)
- Constellation Research — Meta et Sierra proposent le Personal Agent Protocol (7 octobre 2026)

