Il s’appelle Jolly. C’est une petite créature animée qui vit sur l’écran d’un porte-clés, le Muse Charm, que Meta a présenté le 23 septembre et promet pour les fêtes. Chez OpenAI, la mascotte s’appelle Dottie, un personnage rond et vert qui incarne les « Dots », les nouveaux agents de ChatGPT dévoilés le 29 septembre. Des petits êtres attachants, toujours là, qui travaillent pour vous pendant que vous dormez. On pense au tamagotchi des années 1990. Sauf que celui-ci a accès à vos messages, à vos achats et à votre agenda. Et qu’il finira par vous coûter cher.
On ne vend plus un outil, on vend un compagnon
Regardez comment ces agents sont présentés. Meta a lancé Muse le 8 septembre aux États-Unis comme un assistant qui fait des suggestions sans qu’on les lui demande et continue de travailler une fois l’application fermée. Pour le faire connaître, le groupe a sorti la grosse artillerie : une campagne télévisée nationale et, selon le cabinet Sensor Tower, jusqu’à la moitié de ses espaces publicitaires internes consacrés à Muse pendant deux semaines. Résultat : numéro un de l’App Store américain et cinq millions de téléchargements en vingt-deux jours. Le magazine Wired a relevé que Jolly ressemblait furieusement aux peluches Labubu, ce qui a fait bondir l’association américaine Fairplay, pour qui ce design attire les jeunes enfants vers une application réservée aux adultes.
Chez OpenAI, les Dots ont chacun leur propre ordinateur dans le cloud, se connectent à plus de 4 000 applications et font des recherches en arrière-plan, de leur propre initiative. Pour l’instant, ils sont réservés aux abonnements les plus chers et ne sont pas proposés aux particuliers en Europe. Mais le message est le même : un agent n’est plus un logiciel qu’on ouvre quand on en a besoin, c’est une présence. Quelqu’un « de la maison ».
Ce glissement n’a rien d’innocent. Un outil, on le choisit, on le compare, on le change. Un compagnon, on s’y attache. Et plus on lui confie de choses (ses mails, ses achats, ses rendez-vous), plus il devient difficile de partir. C’est exactement ce qu’on attend de lui.
L’idée était libre, le produit ne l’est pas
Il faut être juste : l’idée d’un agent personnel qui agit pour vous n’est pas née chez Meta. Elle vient d’OpenClaw, un logiciel libre lancé fin 2025 par le développeur autrichien Peter Steinberger, qui tourne sur votre propre machine et à qui l’on parle par WhatsApp ou Signal. Il a eu ses ratés, sérieux : des centaines d’extensions piégées dans son magasin, des milliers d’installations mal configurées et ouvertes sur Internet. Mais personne ne le vend, personne ne vous y abonne, et vous gardez la main sur vos données.
Ce que les géants ont fait de cette idée est autre chose. Steinberger a rejoint OpenAI en février. Chez Meta, un dirigeant a reconnu que Muse était « fortement inspiré » d’OpenClaw. L’idée libre est devenue un produit de masse, branché sur des services utilisés par des milliards de personnes, avec une mascotte et un budget publicitaire. Et un modèle économique : Mark Zuckerberg a expliqué que Meta gagnerait de l’argent en prélevant une petite commission sur les transactions de ses agents. Votre compagnon fait vos courses ; Meta se sert au passage.
D’abord l’habitude, ensuite la facture
On connaît la chanson. Il y a vingt ans, on achetait des disques et des DVD : on les possédait. Puis sont arrivés Spotify et Netflix, si pratiques, si bon marché. Netflix coûtait 8,99 € par mois en France à son lancement en 2014 ; l’offre standard est à 14,99 € depuis avril 2025, après cinq hausses selon UFC-Que Choisir, la fin du partage de compte et une formule avec publicité. Spotify Premium, longtemps à 9,99 €, est passé à 12,14 €. On ne possède plus rien, on loue l’accès, et le loyer monte une fois qu’on ne sait plus faire autrement.
L’IA grand public prend le même chemin, en accéléré. Depuis le 24 août, ChatGPT affiche de la publicité en France pour les comptes gratuits. En janvier 2025, Microsoft a augmenté l’abonnement Microsoft 365 Personnel de 69 à 99 € par an en y glissant son assistant Copilot, sans vraiment demander l’avis des abonnés. Jeudi, Google réservera son meilleur modèle Gemini aux abonnés payants : les comptes gratuits n’auront plus que la version la plus légère. Et le jour même où OpenAI présentait ses Dots, il réduisait de moitié l’usage inclus dans son abonnement Pro à 200 dollars, au même prix, tout en créant une nouvelle formule à 500 dollars par mois. Ce n’est pas une hausse de prix, c’est pire : moins pour le même prix.
Il n’y a là aucun complot, juste de l’arithmétique. Selon son prospectus d’introduction en Bourse, Anthropic a perdu plus de 8 milliards de dollars d’exploitation en 2025 pour environ 4,6 milliards de revenus. Le cabinet Bain estime que l’IA devra générer 6 000 milliards de dollars de revenus annuels d’ici 2031 pour rentabiliser les centres de données en construction. Cet argent viendra de quelque part. Le gratuit d’aujourd’hui est un investissement dans votre dépendance de demain.
Ce que l’on peut exiger
Le droit européen n’est pas désarmé, mais il a du retard. L’AI Act interdit depuis février 2025 les techniques manipulatrices, à condition de prouver un « préjudice important », ce qui écarte souvent les dégâts psychologiques, comme le souligne le BEUC, l’organisation européenne des consommateurs. La CNIL alertait en juillet sur ces agents à la mémoire persistante qui construisent des profils d’une précision inédite. La Commission doit proposer d’ici la fin de l’année un texte sur les interfaces trompeuses et le design addictif. C’est le moment d’y mettre les agents.
En attendant, quelques réflexes suffisent : se demander à qui profite l’agent avant de l’adopter, refuser les autorisations « toujours » (un youtubeur américain a vu Muse envoyer son adresse à un inconnu pour vendre un clavier), regarder ce que coûtera le service le jour où il ne sera plus gratuit, et garder un œil sur les alternatives ouvertes, qu’on peut faire tourner chez soi.
Ces outils peuvent être utiles, et nous les testons comme tout le monde. Mais un compagnon qui vous est offert par une entreprise cotée n’est pas un ami. C’est un abonnement qui ne dit pas encore son nom.
Sources
- Meta — Introducing Muse (8 septembre 2026)
- TechCrunch — Everything new coming to Meta’s AI agent Muse (23 septembre 2026)
- 9to5Mac — Muse dépasse les 5 millions de téléchargements (Sensor Tower)
- AI Weekly, d’après Wired — la mascotte de Muse
- Gadget Review — Muse envoie l’adresse d’un vendeur à un acheteur
- Dataconomy — Muse « inspiré » d’OpenClaw
- TechCrunch — OpenAI lance les Dots (29 septembre 2026)
- The Next Web — Pro 200 : usage réduit, nouvelle offre à 500 $
- Peter Steinberger — OpenClaw, OpenAI et la fondation
- The Hacker News — 341 extensions malveillantes sur ClawHub
- Euronews — la publicité arrive dans ChatGPT en Europe
- IT-Connect — Microsoft 365 augmente ses tarifs avec Copilot
- Google — Modifications de l’accès aux modèles Gemini
- CNBC / Reuters — le prospectus d’Anthropic
- The Japan Times — Bain : le test des 6 000 milliards
- UFC-Que Choisir — Tarifs de Netflix
- Connexion — Spotify augmente ses prix en France
- BEUC — Risks and Rights in Artificial Companionship (2026)
- CNIL et CIANum — note sur les agents IA (juillet 2026)

