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Goncourt : un roman écarté pour soupçon d’IA, sur la foi d’un détecteur qui ne prouve rien

L'Académie Goncourt a retiré le roman de Thélyson Orélien, soupçonné d'avoir été écrit par IA. Les plagiats sont documentés. Le détecteur, lui, ne prouve rien : un score n'est pas une preuve.

Goncourt : un roman écarté pour soupçon d’IA, sur la foi d’un détecteur qui ne prouve rien

C’est une première dans l’histoire des prix littéraires français. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a retiré de sa première sélection C’était ça ou mourir, le roman du Canado-Haïtien Thélyson Orélien. Motif : l’ouvrage serait « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une intelligence artificielle ». L’auteur conteste. Au-delà de son cas, l’affaire pose une question que le monde du livre n’a pas encore tranchée : comment prouver qu’un texte a été écrit par une machine ?

Un compte anonyme, un détecteur, puis des plagiats

Tout part d’un compte anonyme sur X, baptisé « Balance ton Claude », qui affirme en début de semaine que le roman a été presque entièrement généré par IA. Ses auteurs s’appuient sur Pangram, un logiciel de détection. L’essayiste et chroniqueur Samuel Fitoussi a reconnu vendredi faire partie de ce collectif.

Dans la foulée, la presse canadienne exhume des plagiats dans des textes plus anciens de l’auteur : une chronique de 2013 qui serait une traduction à peine retouchée d’un article d’un quotidien philippin, des poèmes très proches de vers de la poétesse cubaine Dulce María Loynaz, un texte primé en 2012 qui reprendrait la préface du Matin des magiciens. L’Académie invoque ces deux éléments, en s’appuyant sur « le résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et journalistes ».

Thélyson Orélien nie avoir eu recours à l’IA et dénonce une volonté de le « faire taire ». Son éditeur québécois, le Boréal, a suspendu la promotion du livre et dit travailler avec lui pour retracer son processus d’écriture. Les jurys du Femina, du Médicis et du Décembre, eux, maintiennent le roman dans leurs sélections.

Pourquoi nous ne croyons pas au détecteur

Disons-le franchement : en l’état, nous ne croyons pas qu’un logiciel puisse établir qu’un roman a été écrit par une machine. Pangram passe pour l’un des meilleurs outils du marché, et une étude de l’université de Chicago publiée en 2025 le plaçait devant ses concurrents. L’entreprise revendique des taux d’erreur infimes, mais ces chiffres viennent surtout de ses propres rapports. Et un score, même de 100 %, reste une probabilité calculée par une boîte noire : il dépend de la longueur du texte, du modèle d’IA auquel on le compare, du seuil choisi, et de ce que l’auteur a pu faire relire ou corriger.

L’histoire récente invite à la prudence. En 2023, OpenAI a retiré son propre détecteur de textes générés par IA six mois après l’avoir lancé, en invoquant son « faible taux de précision ». La même année, des chercheurs de Stanford ont montré que plusieurs détecteurs du commerce classaient à tort comme artificiels plus de la moitié des textes écrits par des personnes dont l’anglais n’était pas la langue maternelle, parce que leur style, plus simple et plus régulier, ressemble à celui d’une machine. Ces études portent sur des outils plus anciens que Pangram. Mais le principe n’a pas changé : un détecteur repère des régularités statistiques, il ne voit pas comment un texte a été écrit.

Les plagiats, eux, sont d’une tout autre nature : on peut mettre deux textes côte à côte et constater qu’ils se ressemblent. C’est une preuve, et c’est sans doute ce qui pèse le plus lourd dans ce dossier. Mais en mêlant les deux reproches dans une même décision, l’Académie donne au soupçon d’IA un crédit qu’il ne mérite pas encore. Aurait-elle écarté le livre sur la seule foi d’un logiciel ? Nous espérons que non.

Ce qui interroge

L’affaire révèle surtout un vide. Aucun prix, aucun éditeur n’a fixé de règle claire sur ce qu’« écrire avec l’IA » veut dire. Corriger une phrase avec un assistant, traduire un passage, générer un chapitre entier : ce ne sont pas les mêmes gestes, et ils ne méritent pas la même sanction. En l’absence de règles, ce sont des comptes anonymes et des logiciels qui instruisent le procès, sur la place publique, avant que l’auteur puisse s’expliquer.

Défendre l’écriture humaine est légitime, et même nécessaire. Mais cela suppose des règles connues à l’avance, des déclarations d’usage de la part des auteurs et des éditeurs, et des preuves qui ne reposent pas sur une boîte noire. Un détecteur peut justifier une vérification, jamais une condamnation. Sinon, la prochaine affaire pourrait viser un auteur qui n’a rien à se reprocher.

Sources

FranceIA générativeLittérature

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