Sept fois plus d’électricité, six fois plus d’émissions de gaz à effet de serre, six fois plus de surface de centres de données : c’est la trajectoire que dessine l’association Green IT pour l’infrastructure mondiale de l’intelligence artificielle d’ici 2030. Présentée le 30 septembre au salon Produrable, à Paris, la deuxième édition de son étude ne se contente pas de compter le carbone. Elle mesure quinze impacts environnementaux et sanitaires, de la fabrication des serveurs à leur fin de vie. Sa conclusion tient en une phrase, prononcée par l’une de ses autrices, Laure Alfonsi : « le développement de l’IA est insoutenable ».
Les chiffres
Selon l’étude, la consommation électrique des centres de données dédiés à l’IA passerait de 174 térawattheures en 2025 à 1 169 en 2030. Pour comparer, la France entière consomme un peu plus de 450 térawattheures par an. Les émissions grimperaient de 99 à 636 millions de tonnes d’équivalent CO₂, soit environ 1,1 % des émissions mondiales. Le parc de processeurs graphiques doublerait, de 13 à près de 25 millions, mais chacun consommerait trois fois plus, autour de 2 000 watts. Le nombre de serveurs triplerait, et la surface des centres de données serait multipliée par six.
Rapporté au « budget environnemental soutenable » d’un Européen, l’impact de l’IA mondiale représenterait en 2030 l’équivalent de 1,4 fois ce budget pour toute l’Union, soit la part soutenable de 645 millions de personnes. L’étude estime aussi les effets sanitaires de la pollution aux particules fines liée à la production d’électricité : environ 20 000 cas de maladie en 2030, contre 3 200 aujourd’hui.
Le climat n’est qu’un tiers du problème
C’est l’apport le plus intéressant de ce travail. Le réchauffement climatique ne pèse que 35 % de l’empreinte totale de l’IA. Le reste se partage entre la pollution des eaux douces, liée surtout à l’extraction du charbon qui alimente encore une grande partie des centrales, l’épuisement des métaux et des minéraux, et les particules fines. Autre enseignement : 96 % des impacts proviendraient en 2030 de la production d’électricité. La fabrication des machines pèse peu dans le total, mais compte pour près de la moitié de l’épuisement des métaux.
D’où une conclusion qui bouscule le discours habituel du secteur : selon les auteurs, construire des centres de données « plus verts » ne suffira pas. La seule solution efficace à court terme est de réduire la consommation. « L’offre crée donc la demande qui crée les impacts », écrivent-ils.
Des chiffres à lire avec précaution
L’honnêteté oblige à signaler les limites de l’exercice, que les auteurs reconnaissent en partie. Il s’agit d’une étude simplifiée, réalisée bénévolement, qui repose sur un seul scénario, à mix électrique constant : si les centres de données passaient massivement aux renouvelables ou au nucléaire, les chiffres baisseraient. Ses valeurs absolues ont aussi beaucoup bougé : la première édition, publiée fin 2025, estimait la consommation de 2025 à 55 térawattheures, contre 174 aujourd’hui, parce qu’elle sous-estimait la puissance croissante des processeurs. Le facteur sept, lui, est resté stable.
Enfin, la projection de Green IT se situe nettement au-dessus de celle de l’Agence internationale de l’énergie, qui prévoit environ 950 térawattheures en 2030 pour l’ensemble des centres de données du monde, IA comprise. Et certains chiffres ont été mal repris : l’indicateur d’eau de l’étude, parfois présenté comme une consommation de 218 milliards de mètres cubes, mesure en réalité un risque de pénurie, et les auteurs le jugent eux-mêmes fragile. Les ordres de grandeur divergent donc. Mais toutes les projections sérieuses vont dans le même sens : une hausse rapide, dont personne ne maîtrise aujourd’hui le rythme.
Qui paie la facture ?
Le même jour, à Washington, le Sénat américain a illustré la question politique qui se cache derrière ces chiffres. Un texte qui aurait invité les régulateurs à faire payer aux centres de données les renforcements du réseau électrique qu’ils rendent nécessaires, plutôt qu’aux autres clients, a échoué : 57 voix pour, 43 contre, quand il en fallait 60. Les démocrates l’ont rejeté non parce qu’il allait trop loin, mais parce qu’il était facultatif ; le chef de file démocrate Chuck Schumer a résumé ses défauts en un mot, « optionnel ». Aux États-Unis, les prix de l’électricité ont augmenté de 9 % sur un an en février, et de plus de 20 % dans des États comme la Virginie ou l’Ohio, où les centres de données se multiplient.
La question se pose aussi chez nous. Selon RTE, la France compte environ 300 centres de données, qui consomment autour de 10 térawattheures par an, mais près de 18 gigawatts de raccordements étaient réservés en mai pour environ 80 projets. En Alsace, le projet de Microsoft à Petit-Landau et Hombourg, environ 1 500 gigawattheures par an sur 36 hectares de terres agricoles, attend la décision du préfet, annoncée pour ce mois d’octobre, après une enquête publique où environ 80 % des contributions étaient défavorables. Nous suivons ce dossier depuis le début.
Sobriété : de quoi parle-t-on ?
Green IT propose plusieurs pistes : un plan de « sobriété IA » pour contenir l’offre, un étiquetage des produits qui embarquent de l’IA, une filière d’excellence en IA frugale, l’écoconception obligatoire des IA hébergées en France, et un bonus-malus pour les centres de données alimentés par des centrales au gaz installées sur place. L’association rappelle que l’AI Act européen ne traite pas de l’impact environnemental, et que rien n’encadre aujourd’hui ce point en France.
On peut discuter les chiffres ; la question de fond, elle, est posée par les auteurs : « A-t-on réellement besoin d’une telle capacité, et pour quel projet de société ? » Nous écrivions il y a quelques jours que le vrai prix d’une IA ne se lit pas sur l’étiquette et que l’effet rebond guette chaque gain d’efficacité. L’étude Green IT en donne l’addition à l’échelle de la planète. La sobriété ne viendra pas des seuls fournisseurs : elle passe aussi par nos usages, choisir le bon outil pour la bonne tâche, et accepter que tout n’a pas besoin d’IA.
Sources
- Green IT — Impacts environnementaux et sanitaires de l’IA dans le monde en 2025 et 2030 (rapport, 2e édition)
- Green IT — IA : des impacts insoutenables multipliés par 7 d’ici 2030
- L’Hémicycle — Produrable 2026 : l’essor de l’IA se heurte aux limites planétaires
- We Demain — L’empreinte environnementale de l’IA pourrait être multipliée par sept
- Agence internationale de l’énergie — Key Questions on Energy and AI (2026)
- CNN — Senate rejects data center affordability bill
- Roll Call — Voluntary ratepayer protection bill blocked in Senate again
- Utility Dive — Electricity retail prices (EIA)
- RTE — L’essor des data centers en France
- Reporterre — Ils refusent le géant data center de Microsoft en Alsace
- Électroniques — Le projet de Microsoft en Alsace obtient un avis favorable

