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Édito ·

Affiches IA : pas de procès, mais quelques garde-fous

Les affiches générées par IA ont envahi nos rues cet été. Un outil formidable, à condition d’apprendre à s’en servir et de garder un œil sur la facture. Réponse à la vidéo de Basti Ui.

Cet été, elles étaient partout : sur les panneaux des fêtes de village, les vitrines des boulangeries, les menus des pizzerias, les promotions des supermarchés. Des affiches générées d’un bloc par ChatGPT, reconnaissables au premier coup d’œil. Next.ink a parlé d’un été où les affiches IA ont « inondé la France », l’Alsace comprise. Le designer et vidéaste Basti Ui vient de leur consacrer une demi-heure sur YouTube, sous un titre volontairement taquin : « Pourquoi les affiches IA sont aussi moches ? ».

Nous partageons une bonne partie de son diagnostic. Mais disons-le d’emblée : il ne s’agit pas ici de faire le procès de ceux qui fabriquent leurs affiches avec l’IA. Plutôt de dire ce que ces outils permettent, où ils trouvent leurs limites, et vers quoi on est peut-être en train de glisser.

Des outils incroyables, qui s’apprennent

Commençons par l’évidence : ce qu’on peut obtenir aujourd’hui en quelques phrases tapées ou dictées est stupéfiant. Et comme tout outil, cela s’apprend. Tout le monde n’a pas la fibre graphique, et ce n’est pas un reproche. Le président du comité des fêtes, la gérante d’un salon de coiffure ou le club de foot du village n’auraient de toute façon jamais fait appel à une agence de communication. Avant, ils se débrouillaient avec Word, trois polices fantaisie et une image trouvée sur internet. Aujourd’hui, ils se débrouillent avec ChatGPT. Le résultat est souvent plus flatteur à l’œil ; il n’est pas toujours plus efficace.

Dix ans à côté d’une agence

Je peux en parler à la première personne. Depuis dix ans, je travaille à côté d’une agence de communication, et j’ai vu son métier changer. Récemment, j’ai voulu réaliser un encart publicitaire. J’ai commencé par le générer avec une IA, puis je l’ai confié au graphiste. Ce qu’il en a fait n’avait rien à voir : plus juste, plus lisible, avec un vrai style. Mon brouillon lui a servi de base pour comprendre ce que je voulais, et il a travaillé à partir de là.

Oui, on gagne du temps. Oui, le modèle économique des graphistes est à revoir, c’est certain. Mais un bon graphiste fait toujours un travail plus performant et plus stylé qu’une image générée. L’enjeu n’est pas de choisir un camp, c’est de faire cohabiter des solutions rapides, efficaces et peu coûteuses pour ceux qui n’avaient pas d’autre option, avec le savoir-faire de ceux dont c’est le métier.

Quelques règles pour que ça reste lisible

C’est là que la vidéo de Basti Ui est précieuse, parce qu’elle donne des repères que chacun peut appliquer. Une affiche doit attirer l’œil en quelques secondes, faire comprendre son sujet, hiérarchiser l’information, se lire vite et se distinguer des autres. Le design doit servir le message, pas l’étouffer. Or les affiches générées accumulent bandeaux, badges et pictogrammes, laissent peu d’air, mélangent les polices, et mettent la date du spectacle au même niveau qu’un slogan décoratif. Pour le démontrer, le vidéaste refait l’une d’elles dans PowerPoint, avec Impact et Comic Sans : ce n’est pas beau, mais on lit le lieu, la date et l’heure, dans l’ordre.

Il y a un autre piège, plus profond : tout finit par se ressembler. Des chercheurs de l’université de Dalarna, en Suède, ont fait jouer des IA au téléphone arabe, un modèle générant une image qu’un autre décrit, et ainsi de suite. Publiée en décembre 2025 dans la revue Patterns, leur étude montre que, quelle que soit la consigne de départ, les 700 parcours testés convergent vers une douzaine de motifs génériques. Les auteurs parlent de « musique d’ascenseur visuelle ». Or une affiche est faite pour sortir du lot. Le conseil est donc simple : utiliser l’outil, mais garder la main sur l’essentiel. Un message principal, une information claire, et pas le même visuel pour tout.

Là où ça coince : les grands groupes

Autant on comprend l’association qui n’a pas de budget, autant on l’est moins quand une grande enseigne se passe de ses graphistes, fût-ce le stagiaire du service communication, pour produire des affiches à la chaîne. Basti Ui en fait l’expérience : avec les visuels de plusieurs supermarchés, il n’arrive plus à distinguer Carrefour d’Intermarché ou de Leclerc. Quand on a les moyens de faire autrement, l’uniformité n’est plus une contrainte, c’est un renoncement. Une marque, c’est une identité ; il faut que les créations restent cohérentes, et un peu sympathiques.

Strasbourg a eu son débat. Fin mars, l’affiche du carnaval 2026 a été générée par IA, en pleines Rencontres de l’illustration, dans une ville qui forme et fait vivre de nombreux illustrateurs. En mai, selon Pokaa, le nouvel adjoint à la culture, Pierre Jakubowicz, a annoncé que son service n’utiliserait plus l’IA générative dans ses supports et qu’un dialogue serait ouvert avec les illustrateurs, les graphistes et les écoles d’art.

Une mode, et une facture à venir

Cette vague d’affiches est une mode, et elle passera. Les modèles évoluent à une vitesse impressionnante : ce qui était impossible il y a un an se fait aujourd’hui en un clic, et demain des outils sauront sans doute composer une mise en page correcte d’eux-mêmes. On peut même se poser la question à l’envers : si la génération d’images coûtait un peu plus cher, en ferait-on un usage aussi indifférencié ?

Car c’est l’autre point sur lequel nous rejoignons Basti Ui. Il compare ces services aux plateformes de streaming, bon marché à leurs débuts, dont les prix ont grimpé année après année jusqu’à ce que la publicité s’y invite. Il décrit aussi l’effet machine à sous de la génération, où l’on relance « une dernière fois », et ces utilisateurs qui attendent que leurs crédits se rechargent plutôt que de faire eux-mêmes. On nous fournit aujourd’hui un service formidable et peu cher. Attention à la dépendance qu’on construit, et à la facture qui viendra quand tout le monde sera installé. Ce sera vrai pour les images, pour le code, pour tout. D’où l’importance de ne pas oublier les fondamentaux, et de savoir ce qu’on paie vraiment, comme nous l’écrivions ce matin à propos du vrai prix des IA.

Et nous, dans tout ça ?

On ne va pas mentir : à alsace.ai, nous utilisons l’IA, y compris pour les photos de nos miniatures. Nous essayons de nous en servir bien, de réfléchir avant de lancer une génération, de ne pas brûler des tokens pour rien, et de garder la main sur ce qui compte : le texte, la mise en page, la direction artistique. Nous sommes, comme tout le monde, encore en phase de test. La génération d’images intégrée à ChatGPT, celle qui produit ces affiches, n’a même pas deux ans ; ChatGPT lui-même n’en a pas encore quatre.

C’est justement pour ça que ces sujets méritent qu’on s’y arrête. Pas pour distribuer les bons et les mauvais points, mais pour alerter sur les abus, partager ce qui marche, et éviter que tout le monde refasse les mêmes erreurs. Apprendre à se servir d’un outil, c’est aussi apprendre ses limites. La conclusion de Basti Ui nous va très bien : qu’on utilise l’IA ou non, l’important est de ne pas oublier de mettre dans ce qu’on produit ce qui fait de nous des humains.

Sources

ChatGPTEmploiFormation IAIA générativeOpenAIStrasbourg

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