Depuis quelques semaines, l’IA a changé de ton. On le sent dans la presse, dans les conversations, et jusque dans les vidéos YouTube qui accompagnent souvent mes journées de travail. Tout a basculé le 8 septembre, quand Jacob Coxon, chercheur chez Anthropic, a claqué la porte en expliquant, en substance, que ceux qui construisent l’IA la croient capable de nous faire disparaître d’ici la fin de la décennie. Le sujet a pris un autre poids. On s’émerveille un peu moins. On s’interroge davantage. Et hier, la question est arrivée au Conseil de sécurité de l’ONU.
Deux vidéos, un même rêve
Deux vidéos sorties à un jour d’intervalle résument bien cette humeur. Le 22 septembre, le développeur et vidéaste Benjamin Code réclame qu’on ose enfin imaginer des futurs heureux, un « White Mirror » face aux catastrophes de Black Mirror : une IA qui guérirait Alzheimer, maîtriserait la fusion nucléaire et libérerait l’humanité du travail. Le lendemain, le média BLAST reçoit Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa, de l’association Data for Good, auteurs d’IA, le grand enfumage. Pour eux, ce futur radieux est précisément le récit que les géants de la tech vendent pour lever des milliards, une promesse « magique » qui fait oublier une industrie très matérielle : données prises sans payer leurs auteurs, travailleurs du clic invisibles, data centers gourmands en électricité et en eau, assistants conçus pour qu’on ne les lâche plus.
Le même rêve, donc, lu comme un espoir d’un côté et comme un enfumage de l’autre. Et une même conclusion : l’avenir n’est pas écrit. Toute la question est de savoir qui tient le stylo.
À l’ONU, qui tient le stylo ?
Le 23 septembre, sous présidence française, le Conseil de sécurité a consacré une séance à l’IA et à la sécurité internationale. Autour de Jean-Noël Barrot, quatre invités : le chercheur Yoshua Bengio, qui copréside le panel scientifique de l’ONU sur l’IA, Sam Altman pour OpenAI, Dario Amodei pour Anthropic, et Clément Delangue, le patron français de Hugging Face.
Altman et Amodei ont appelé les États à s’entendre. Amodei a même avancé trois pistes : des accords ciblés, comme l’interdiction d’utiliser l’IA pour fabriquer des armes biologiques, des mécanismes pour que les pays puissent vérifier les engagements des autres, et des normes de test communes assorties d’une obligation de signaler les incidents. Clément Delangue défend une tout autre ligne : pour lui, ce n’est pas le moment de ralentir mais d’accélérer, à condition de rendre les incidents publics et de garder des modèles ouverts, accessibles à tous pour se défendre.
Entre les États, les lignes de fracture restent connues. L’Europe veut des obligations, les États-Unis préfèrent des engagements volontaires, la Chine plaide pour une gouvernance centrée sur l’ONU. Côté européen, on refuse que ces choix soient laissés aux seuls États-Unis, à la Chine et à une poignée d’entreprises privées.
Ce qui interroge, c’est le casting. Les deux patrons qui demandent au monde de les encadrer dirigent des entreprises qui préparent, en même temps, ce qui s’annonce comme les plus grosses introductions en bourse de l’histoire de la tech. Et la seule voix européenne, celle de l’open source, est celle qui dit d’accélérer. Le débat n’oppose plus vraiment les pour et les contre. Il oppose ceux qui veulent garder la main sur l’IA et ceux qui veulent la partager. Les États, eux, arbitrent encore de loin.
Et au milieu, nous
J’écris tout cela en me reconnaissant un peu dans chaque camp. J’utilise l’IA tous les jours. L’énergie, on y pense, on sait ce que ça consomme, et il m’arrive même d’en ressentir une forme de culpabilité. Et comme tous ceux qui en ont pris l’habitude, je vois bien le côté addictif de l’outil : cette réponse toujours disponible, toujours aimable, qu’on sollicite avant même d’avoir pris le temps de réfléchir. Ce n’est pas une raison pour s’en passer. C’est une raison de ne pas faire semblant de ne pas le voir.
Entre le tout et le rien, il existe une voie plus modeste et moins spectaculaire : apprendre à s’en servir avec mesure. Tout ne demande pas le modèle le plus puissant du marché. Un résumé, un tri de mails ou une traduction se contentent très bien d’un modèle léger, comme ceux que plusieurs éditeurs sortent désormais à prix cassé. Une question bien posée évite trois relances. Une tâche bien découpée évite de faire tourner une machine des heures pour rien. Ce n’est pas une solution miracle : quand un usage devient moins cher, on a vite fait d’en abuser. Mais c’est une habitude qui s’apprend, et elle vaut mieux que la culpabilité.
Un dernier mot, par honnêteté : dans cette histoire, chacun a quelque chose à vendre. Les vidéastes des formations, les essayistes des livres, les patrons des actions. Et ce média est financé par un centre de formation à l’IA, ce que nous écrivons noir sur blanc. Rien de tout cela n’invalide les arguments. C’est simplement une bonne raison de lire chaque promesse, heureuse ou sombre, en se demandant qui la formule et pourquoi.
Entre les patrons qui demandent des règles, l’open source qui réclame de la vitesse et les citoyens qui oscillent entre l’espoir et la méfiance, une question reste sur la table, à New York comme devant nos écrans : cette abondance promise, qui la décidera, et pour qui ?
Sources
- Security Council Report — Artificial Intelligence: High-level Briefing (septembre 2026)
- CNN — Sam Altman, Dario Amodei urge UN Security Council to adopt international AI standards (23 septembre 2026)
- ThePrint — France flags AI threat to kids, global security
- Benjamin Code Plus — « Pourquoi on fait toujours les pires trucs avec la technologie… » (YouTube, 22 septembre 2026)
- BLAST — « IA : le grand enfumage », avec Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa (YouTube, 23 septembre 2026)
- Payot — IA, le grand enfumage, de Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa
- alsace.ai — Transparence éditoriale



