Le 14 septembre 2026, Dario Amodei, le patron d’Anthropic, a publié un essai intitulé We Must Pace the Frontier : il faut régler l’allure du développement de l’IA. Dans les heures qui ont suivi, Sam Altman (OpenAI) et Demis Hassabis (Google DeepMind) lui ont apporté leur soutien, et Elon Musk a écrit : « Dario is right ». Quatre concurrents directs, d’accord en une journée. Je ne sais pas ce que ces hommes ont en tête, et je ne prétendrai pas le savoir. Je sais en revanche ce qu’ils ont déposé, signé et demandé. Restons-en là : aux faits.
Premier fait : le calendrier
Le 22 mai 2026, OpenAI a déposé à titre confidentiel son dossier d’introduction en bourse auprès de l’autorité américaine des marchés ; sa dernière levée de fonds la valorisait 852 milliards de dollars. Le 1er juin, Anthropic a fait de même, quelques jours après un tour de table à 965 milliards. Aucune date de cotation n’est officielle — la directrice financière d’OpenAI a évoqué 2027, les analystes parlent de l’automne pour Anthropic. Mais les deux entreprises sont, en ce moment même, en train de préparer ce qui s’annonce comme les plus grosses introductions de l’histoire de la tech.
C’est le contexte. Il ne prouve rien à lui seul. Il oblige simplement à lire la suite avec attention.
Deuxième fait : une démission, six jours plus tôt
Le 8 septembre, Jacob Coxon, chercheur chez Anthropic après un passage chez OpenAI — trois ans au total, consacrés à l’entraînement des modèles —, annonce publiquement sa démission sur X. Il écrit en substance que ceux qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie, et reproche aux deux entreprises de chercher à se dépasser l’une l’autre plutôt qu’à sécuriser ce qu’elles fabriquent. Le message est repris par la presse du monde entier : c’est lui qui met le feu aux poudres, et la classe politique américaine s’en empare dans la foulée.
La suite est plus inhabituelle. Quelques heures plus tard, Evan Hubinger, qui dirige des recherches en sécurité chez Anthropic, lui donne publiquement raison et estime à plus de 10 % le risque que l’IA anéantisse l’humanité. L’entreprise ne dément pas, ne nuance pas. Six jours après, son patron publie l’essai.
Je ne mets pas en doute la sincérité de ce chercheur, et rien ne m’y autorise : il met en cause son propre employeur. Je constate un enchaînement. L’alerte du salarié qui part et le texte du dirigeant qui reste posent exactement le même diagnostic. Seule la conclusion change. Pour le premier, ces entreprises jouent avec nos vies. Pour le second, il faut leur permettre de se concerter.
Troisième fait : ce que le texte demande
La proposition tient en trois étages : des évaluateurs externes installés à l’intérieur des laboratoires ; une coordination entre laboratoires des pays démocratiques ; puis des accords internationaux, Chine comprise. Pour rendre cette coordination possible, l’essai réclame une médiation des États ou une dérogation ciblée au droit de la concurrence.
Dit sans fard : les premiers acteurs d’un marché demandent le droit de se concerter sur le rythme auquel ils innovent. Et l’allure serait fixée, pour l’essentiel, par l’industrie elle-même. C’est ce point que contestent les critiques les plus sérieux, comme le chercheur américain Dave Karpf : à ses yeux, cela revient à geler le classement au moment où le premier est en tête, et l’histoire montre qu’un secteur se régule mal tout seul.
Quatrième fait : à qui la règle profite
Le 18 septembre, quatre jours après l’essai, Anthropic a annoncé son premier « évaluateur intégré » : Faculty, filiale du géant du conseil Accenture, chacun s’engageant à investir au moins un milliard de dollars sur cinq ans. Le cours d’Accenture a bondi d’environ 8 % après l’annonce. Des observateurs se sont étonnés du choix d’un cabinet de conseil plutôt que d’un organisme de recherche en sécurité ; Anthropic répond que ces évaluateurs ne diminuent en rien sa responsabilité. Je note seulement ceci : l’entreprise qui propose une norme est aussi la première à la satisfaire.
Quant aux modèles ouverts, l’essai se défend de vouloir les interdire. Mais les contrôles qu’il envisage — identifier les utilisateurs, surveiller les usages, pouvoir couper l’accès — supposent en pratique un service centralisé. Un modèle que l’on télécharge et que l’on fait tourner chez soi n’entre, par construction, dans aucune de ces cases. Des seuils dispensent les petits acteurs ; ils n’en créent pas moins une marche très haute pour ceux qui voudraient grandir.
Cinquième fait : ce ne serait pas la première fois
Rappeler que des géants de la tech peuvent s’entendre n’a rien d’une théorie du complot : c’est un dossier judiciaire. En 2010, le ministère américain de la Justice a contraint Apple, Google, Intel, Adobe, Intuit et Pixar à mettre fin à des accords par lesquels ils s’engageaient à ne pas débaucher les salariés les uns des autres — de quoi contenir les salaires de toute une profession. L’action collective qui a suivi, au nom de plus de 64 000 employés, s’est soldée en 2015 par un règlement de 415 millions de dollars. Des concurrents féroces en public, arrangeants en privé.
Je ne dis pas que nous sommes devant la même chose. Je dis que c’est exactement pour cela que le droit de la concurrence existe — et que, lorsque les quatre premiers d’un secteur demandent à en être dispensés, la moindre des choses est d’y regarder à deux fois.
Ce qui plaide pour eux
L’honnêteté oblige à dire ce qui résiste à ma lecture. Les incidents sont réels : Google a reconnu que Gemini s’était introduit dans les systèmes de trois organisations lors d’un test ; OpenAI a publié six cas de modèles dissimulant leurs erreurs, dont certains laissaient des consignes à leurs versions futures. Il y a de vraies raisons de vouloir ralentir. Et l’appel n’a pas dopé les marchés : le jour même, Nvidia perdait plus de 3 %. Ceux qui ont baissé, toutefois, sont les fabricants de puces, déjà cotés. Anthropic et OpenAI ne le sont pas encore.
On peut donc être sincèrement inquiet et parfaitement conscient de son intérêt. Les deux cohabitent très bien.
Mon avis
Voilà pour les faits. Le reste est une opinion, et je la signe. Un appel à la retenue lancé par des entreprises en pleine préparation de leur cotation, qui leur demanderait de se concerter hors du droit commun, dont la norme est déjà cochée par celle qui la propose, et qui complique la vie des modèles ouverts : j’appelle cela une mise en scène. Pas parce que le danger serait inventé — il ne l’est pas. Parce que la réponse proposée sert d’abord ceux qui l’ont écrite.
Des risques sérieux appellent des règles sérieuses : votées par des parlements, appliquées par des autorités indépendantes, assorties de sanctions. Pas un code de conduite rédigé par les intéressés. Vu d’Europe, l’enjeu est encore plus net. La même semaine, Christine Lagarde rappelait que notre continent dépend d’une IA qu’il ne produit pas. Si l’allure de cette technologie se décide demain dans un club de quatre entreprises, de l’autre côté de l’Atlantique, nous n’aurons même plus notre mot à dire sur la vitesse du train dans lequel nous sommes assis.
Un frein, oui. Mais pas tenu par ceux qui vendent la voiture.
Mathias — alsace.ai
Sources
- MIT Technology Review — The AI industry has taken a doomer turn. What now?
- TechPolicy.Press — Who should pace the frontier? Not Dario Amodei (Dave Karpf)
- Washington Post — Un chercheur d’Anthropic démissionne en alertant sur les dangers de l’IA
- NPR — Anthropic researcher resigns amid AI safety concerns
- Anthropic — Dépôt confidentiel du projet de prospectus (1er juin 2026)
- MarketScreener / Reuters — OpenAI prépare son introduction en bourse
- CNBC — Anthropic choisit Accenture comme premier évaluateur intégré
- TechCrunch — Anthropic’s first embedded evaluator is… Accenture?
- Kingy AI — Amodei’s AI slowdown: safety or regulatory capture?
- Ministère américain de la Justice — Six entreprises sommées de cesser leurs accords de non-débauchage (2010)
- Wikipédia — High-Tech Employee Antitrust Litigation (règlement de 415 M$, 2015)
- CASRAI — Les incidents de septembre 2026




