Près d’un quart des questions écrites déposées par les députés auraient été rédigées entièrement par une intelligence artificielle. C’est la conclusion d’une enquête de « L’Œil du 20 Heures » de France 2, publiée mercredi soir sur franceinfo. Le chiffre frappe. La méthode, elle, mérite qu’on s’y arrête.
Un quart des questions, un quart des amendements
Les journalistes ont soumis au détecteur Pangram les 194 questions écrites datées du 22 septembre. Ces questions, que les députés adressent au gouvernement et auxquelles un ministre doit en principe répondre sous deux mois, mobilisent largement l’administration. Résultat : 48 sont classées comme écrites « entièrement » par l’IA. Celles de juillet 2022, testées de la même façon, ressortaient toutes comme humaines. Même proportion pour les amendements : sur 442 amendements uniques déposés sur la proposition de loi visant à abroger la retraite à 64 ans, 117 sont repérés comme générés par l’IA.
Les élus interrogés réagissent en ordre dispersé. Le socialiste Guillaume Garot assume : l’IA est pour lui un outil, et rien n’est déposé sans sa validation. D’autres reconnaissent un usage marginal, pour corriger les fautes, ou démentent tout recours. La députée du Haut-Rhin Brigitte Klinkert, questeure de l’Assemblée, pointe le risque le plus concret : un élu qui voudrait ralentir les débats pourrait déposer des centaines, voire des milliers d’amendements en un rien de temps. L’obstruction parlementaire n’a pas attendu l’IA, mais celle-ci en abaisse le coût.
Un détecteur n’est pas une preuve
Il faut pourtant lire ces chiffres avec prudence. Pangram fait partie des détecteurs les plus fiables : une étude de l’université de Chicago lui a trouvé des taux d’erreur proches de zéro, et un test mené par le site Next sur 460 articles en français n’a produit qu’un faux positif. Mais ces évaluations portent sur des articles et des textes courants. Aucune étude publique ne dit comment il se comporte sur des textes administratifs ou juridiques très formatés, comme le sont justement les questions écrites et les amendements, rédigés selon des formules figées. Et l’enquête ne donne ni seuil ni marge d’erreur.
Nous l’avions rappelé à propos du roman écarté du Goncourt : un détecteur donne une probabilité, pas une preuve. Il peut éclairer une tendance à l’échelle de centaines de textes ; il ne permet pas d’accuser un élu en particulier.
La vraie question : qui écrit la loi ?
La tendance, elle, est solide et dépasse la France : en Belgique, la même méthode attribuait fin septembre plus d’un cinquième des questions parlementaires à l’IA. À l’Assemblée, une étude interne menée au printemps montrait que la moitié des collaborateurs l’utilisent chaque jour. Un groupe de travail a publié en mai des conseils d’usage, mais il n’existe pas de règle contraignante.
Utiliser l’IA pour gagner du temps sur la rédaction n’a rien de scandaleux en soi. Ce qui compte, c’est que l’élu reste l’auteur politique de ce qu’il signe, et que les citoyens puissent le savoir. Une règle simple de transparence, déclarer quand un texte a été largement rédigé par une IA, protégerait à la fois la confiance dans le travail parlementaire et les députés eux-mêmes contre des soupçons fondés sur des outils imparfaits.
Sources
- franceinfo / L’Œil du 20 Heures — Des députés assument d’utiliser l’IA pour rédiger leurs questions et amendements (7 octobre 2026)
- Assemblée nationale — Les usages et les besoins d’IA à l’Assemblée
- LCP — L’IA déjà largement utilisée à l’Assemblée, mais sans cadre
- Jabarian et Imas — évaluation des détecteurs de texte IA (Université de Chicago, 2025)
- Next — Pangram sait-il vraiment détecter les textes IA ?
- La Libre — En Belgique, les députés utilisent de plus en plus l’IA (23 septembre 2026)

