Vendredi 9 octobre, pour la première fois, les neuf quotidiens du groupe Ebra ont fait grève le même jour. À Strasbourg, une centaine de salariés des Dernières Nouvelles d’Alsace et de L’Alsace, venus d’Altkirch comme de Haguenau, se sont rassemblés à 10 heures devant le siège du Crédit Mutuel, propriétaire du groupe, au Wacken. Sur les pancartes : « Info menacée, démocratie en danger » et « Ebracadabra, demain un journal fait à l’IA ». En cause, un plan qui prévoit jusqu’à 400 suppressions de postes sur 3 200 d’ici 2027, dont une bonne partie serait absorbée par des outils d’intelligence artificielle. Ce qui se joue là concerne tous ceux qui, en Alsace, lisent encore un journal le matin.
Un tiers des secrétaires de rédaction
Le plan « Ebra 2030 », présenté aux élus du personnel le 22 juin, repose officiellement sur des départs volontaires, avec 68 créations de postes en contrepartie, principalement dans les rédactions. Selon les syndicats, les DNA perdraient une cinquantaine de postes, dont 14 secrétaires de rédaction sur 141 journalistes, et L’Alsace une douzaine. Au Progrès, à Lyon, ce sont 60 postes. À l’échelle du groupe, environ un tiers des secrétaires de rédaction disparaîtraient. Ce sont eux qui relisent, titrent, corrigent et mettent en page : le dernier filtre avant le lecteur. À Strasbourg, l’une des deux lignes de la rotative qui imprime les deux titres alsaciens doit aussi s’arrêter, et les DNA passeraient de vingt éditions locales à treize.
Pour compenser, la direction mise sur un logiciel de mise en page automatique, baptisé Mepa, et sur une « boîte à outils » d’IA : propositions de titres, mots-clés, correction, reformulation. Selon Mediapart, les secrétaires de rédaction restants n’auraient plus qu’à noter les articles de 1 à 4 pour que la machine hiérarchise la page. Le Syndicat national des journalistes a fait le calcul à partir des documents de la direction : une journée de secrétaire de rédaction passerait de 7 h 40 à 4 h 30 de travail, pour 35 articles et leurs résumés à relire. « La qualité n’est pas là », tranche Jean-Frédéric Tuefferd, du SNJ-CGT des DNA. Les grévistes demandent l’arrêt de la mise en page automatique, ou au minimum qu’un humain garde la main sur chaque page, une revalorisation de 100 euros bruts par mois pour ceux qui restent, et que les contenus produits par l’IA soient identifiés comme tels.
Ce que répond la direction
La présidente d’Ebra, Sophie Gourmelen, arrivée du Parisien il y a un an, ne nie pas l’ampleur du plan mais en conteste la lecture. Le groupe a réalisé 479 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 pour une perte d’exploitation de plus de dix millions ; ventes et abonnements ont été divisés par deux en dix ans. « Si nous ne faisons rien, cette perte pourrait tripler d’ici 2030 », expliquait-elle en juin, en assurant qu’il n’était « pas question d’entrer dans une logique de génération d’information sans contrôle humain ». Après la grève, la direction a « pris acte » de la mobilisation, rappelé que le plan repose « exclusivement sur le volontariat » et que l’IA doit « faciliter le travail » des journalistes, « non les remplacer ». Elle n’a pas communiqué de taux de participation ; le SNJ parle de 67 % de grévistes sur l’ensemble des titres. Les négociations doivent se poursuivre jusqu’en novembre.
Les syndicats, eux, rappellent que l’actionnaire n’est pas un groupe de presse aux abois : le Crédit Mutuel a dégagé 4,8 milliards d’euros de bénéfice net en 2025. Et ils relèvent une contradiction. Ebra s’est doté en octobre 2024 d’une charte sur l’IA qui prévoit de signaler les contenus produits avec son aide ; selon eux, la direction souhaiterait aujourd’hui ne pas afficher cette mention sur les textes retravaillés par la machine.
Pris en étau
Le hasard du calendrier a voulu que, la veille de la grève, l’ACPM publie ses chiffres de fréquentation : les sites des grands médias d’information français ont perdu 22,9 % de visites en un an. Le Parisien recule de 43 %, Le Monde de 23 %. Les résumés générés par l’IA de Google, affichés en tête des résultats de recherche en France depuis le 22 juillet, sont dans le viseur des éditeurs, qui ont saisi l’Autorité de la concurrence, même si l’ACPM dit ne pas pouvoir isoler leur effet. La presse régionale est donc prise en étau : à l’extérieur, l’IA d’un géant américain capte le trafic qui faisait vivre ses sites ; à l’intérieur, l’IA sert à réduire les équipes qui fabriquent le journal.
Il ne s’agit pas de refuser les outils. Un correcteur automatique, une aide au titrage, une suggestion de mots-clés font gagner du temps à des rédactions qui en manquent, et les journalistes d’Ebra ne disent pas autre chose. La question est celle du dernier regard. Une page mise en page « sans lire les contenus », pour reprendre la formule de Rue89 Strasbourg, c’est une page où plus personne n’a vu que le titre contredit l’article, que le nom est mal orthographié ou que la photo n’est pas la bonne. En Allemagne, Axel Springer avait annoncé en 2023 que l’IA remplacerait des postes de production à Bild ; en France, la justice a suspendu l’an dernier le remplacement d’un service entier par une IA chez un éditeur de presse professionnelle, faute de consultation des élus. Nous le rappelions la semaine dernière : introduire une nouvelle technologie qui change le travail suppose d’en discuter avec ceux qui le font. C’est précisément ce que réclament les grévistes.
Pour le lecteur alsacien, l’enjeu est concret : deux journaux imprimés sur une seule machine, sept éditions locales en moins, et des pages assemblées par un logiciel qui ne sait pas ce qu’il met côte à côte. Alsace.ai est un petit média qui utilise l’IA tous les jours, nous ne le cachons pas. Mais chaque texte publié ici est relu, vérifié et signé par un humain. C’est le minimum que l’on doit à ceux qui nous lisent. Les journalistes des DNA et de L’Alsace ne demandent rien d’autre.
Sources
- Rue89 Strasbourg — Grève à L’Alsace et aux DNA contre le plan Ebra (8 octobre 2026)
- Rue89 Strasbourg — Le plan social 2026 aux DNA et à L’Alsace (juin 2026)
- AFP — Presse : grève inédite dans les neuf journaux du groupe Ebra (9 octobre 2026)
- ICI Alsace — Une centaine de salariés des DNA et de L’Alsace manifestent à Strasbourg
- France 3 Grand Est — Suppressions de postes, recours à l’IA, arrêt d’une rotative : les syndicats des DNA appellent à la grève
- SNJ — Secrétaire de rédaction, un métier sacrifié sur l’autel de l’intelligence artificielle (8 octobre 2026)
- Communiqué du groupe Ebra — Plan Ebra 2030 (juin 2026)
- The Media Leader — Le groupe Ebra affiche un CA stable en 2025
- The Media Leader — Le groupe Ebra cadre son utilisation de l’IA (octobre 2024)
- Crédit Mutuel — Résultats financiers 2025
- AFP via France 24 — Recul des visites des sites d’info, l’impact d’AI Overview en question (8 octobre 2026)
- Le Temps — Axel Springer invoque l’IA pour supprimer des postes (2023)

